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Interview de septembre: Eric Arbaretaz

Interview d’Eric Arbaretaz de Thésée Data Center, un acteur innovant de l’hébergement souverain, qui continue ses investissements.

[Emmanuel M] : Bonjour Eric, et tout d’abord merci pour m’accorder cet entretien. Pourriez-vous, nous brosser un tableau rapide de votre parcours ?

[Eric Arbaretaz] : Je suis un des deux fondateurs de la société Thésée Datacenter et j’en assure la direction technique. Après 10 ans passés au sein d’IBM, j’ai fondé en 2007 le bureau d’études Apis Engineering spécialisé dans la Maîtrise d’Œuvre pour la construction de centres informatiques. Au cours de cette période, APIS a participé à plus de 150 projets de Datacenters en France et Afrique : Orange, France Télévision, Céleste, Banque de France, Télécity, BNP, Française des Jeux, différents conseils généraux et hôpitaux. Entreprise très innovante, Apis Engineering a introduit en France de nombreux nouveaux concepts et technologies permettant de diminuer l’empreinte environnementale des datacenters : récupération chaleur fatale, Free-cooling direct et indirect, Tri-génération, etc. En 2015, la société a été acquise en par Engie Cofely. Après plusieurs années de préparation, la Caisse des dépôts et le groupe IDEC sont entrés en 2019 au capital de Thésée Datacenter et la construction du datacenter a enfin pu débuter en mars 2020. L’inauguration du campus d’Aubergenville aura lieu le 23 septembre 2021.

[EM] : Pourriez-vous nous parler plus particulièrement de votre aventure Thésée Data Center ?

[EA] : Nouvellement arrivé dans l’univers des opérateurs de datacenters en France, Thésée Datacenter a ouvert les portes de son campus de Datacenters en juin 2021 et accueille actuellement ses premiers clients dans les Yvelines. La souveraineté de nos données est un enjeu majeur de nos sociétés. Thésée est un des rares acteurs français qui peut réellement garantir la sécurité des données hébergées au sein de ses datacenters. Du fait d’être une société de droit français à capitaux 100% français, Thésée est régie par les seules lois française et européenne et échappe donc à des règles de type ‘’Cloud Act’’. Pour les clients cela veut donc dire que l’intégralité de leurs données informatiques sont sécurisées et ne seront jamais transmises à des tiers sans leur accord. Le Datacenter se démarque par son approche de la sûreté en profondeur et l’utilisation des technologies les plus avancées pour assurer la protection des données contenues au sein du datacenter.

Ce bâtiment est également le premier datacenter en colocation à être certifié Tier IV en Ile de France, soit le plus haut degré de certification garantissant un site dit « à tolérance de panne ». Une certification particulièrement indiquée pour les datacenters puisqu’elle impose que chaque composant et chaque connexion puissent supporter une panne, une erreur ou un événement imprévu sans affecter l’environnement critique ou les processus informatiques. Et s’il fait autant parler de lui, c’est parce qu’il sera également le premier datacenter à intégrer, dès sa conception des solutions innovantes permettant à la fois de réduire son empreinte environnementale mais aussi de faire baisser sa facture énergétique, et par ricochet, celle de ses clients. Le PUE, indicateur d’efficacité énergétique, sera inférieur à 1.2, soit l’un des toutes meilleures performances environnementales en France.

 

[EM] : Depuis ces dernières années, et particulièrement avec la crise sanitaire que nous traversons, le sujet de souveraineté est devenu prégnant, quelle est votre position personnelle et de de Thésée Data Center ?

[EA] : Le nom de Thésée fait référence au héros qui aidé par le fil d’ariane sut se défaire de l’épreuve du labyrinthe et tua le minotaure. Le mythe du taureau de Minos est une mise en garde : certaines opportunités sont trop généreuses pour ne pas impliquer de contrepartie. Dédale, l’architecte du labyrinthe, incarne l’avancée technologique, mais une avancée sans éthique, sans anticipation des risques. L’ensemble du mythe crétois peut être vu comme un rappel de la fragilité des systèmes d’information à l’heure du Cloud Computing. La puissance des géants du Web américains ou chinois concurrence aujourd’hui celui des Etats et affecte la liberté d’autodétermination des individus. Parallèlement la capacité de recueil et d’accumulation de données fait exploser le poids écologique et énergétique du secteur numérique. L’ambition de Thésée DataCenter est de contribuer à la souveraineté numérique et de minimiser l’impact environnemental du secteur numérique. Et effectivement, la crise sanitaire a indéniablement mis le sujet de la souveraineté au premier rang. Notre participation la semaine dernière au FIC renforce notre volonté d’être un acteur de l’écosystème qui se construit en France pour assurer notre souveraineté numérique. Nous sommes très heureux de faire partie de SOLAIN250.

[EM] : Pourriez-vous nous donner une vision d’ensemble de Thésée Data Center en quelques chiffres clés ?

[EA] : Le campus d’Aubergenville sera composé à terme de 6 bâtiments de 2.300 m² chacun sur 3 hectares de terrain. Chaque bâtiment offre deux salles de 534 m2, la surface totale d’hébergement atteindra ainsi 6.400 m2 pour une puissance IT de 18 MW. Le datacenter peut accueillir tout type d’informatique et d’équipements de calcul, qu’il s’agisse d’Intelligence Artificielle, de Deep Analysis, de Deep Learning, de simulation, de rendering. Le campus peut ainsi répondre aux demandes les plus variées en termes de surface IT, de la simple baie à la cage ou à la salle privative. Un deuxième data center à Voisins le Bretonneux a été acquis au printemps 2021 et offre une surface informatique de 2.300 m². Le site TDC02 est un datacenter « enterré », disposant d’un niveau de sécurité très rare en région parisienne et particulièrement discret, ce qui en fait un site de secours idéal de notre site principal. Nous hébergeons déjà actuellement une centaine de baies informatiques pour une puissance totale atteignant environ 1 MW reparti entre les deux sites.

[EM] : En début d’année passée, il y a eu un émoi provoqué par la décision d’héberger le Data Hub Santé sur Azure de Microsoft, sous prétexte qu’il n’y avait pas les possibilités techniques européennes abouties. Qu’avez-vous pensé de ce sujet ?

[EA] : Cette décision est effectivement décevante car l’écosystème français est largement capable des solutions tout aussi qualitatives et assurant notre souveraineté nationale. Toutes les solutions logicielles, applicatives, d’infrastructures et d’équipements existent aux seins des entreprises de l’hexagone. Il suffit de se pencher sur la plateforme SOLAINN pour s’en convaincre. Notre stratégie d’accès marché consiste à cibler en particulier les sociétés de services informatiques qui doivent externaliser leur hébergement afin de mieux protéger leurs serveurs des risques physiques et cybers et assurer la continuité de leur activité. Thésée DataCenter souhaite être un des acteurs majeurs de cette transformation et se différentie ainsi de ses principaux concurrents qui visent essentiellement le marché des GAFAM.

[EM] : Pensez-vous que l’Europe et la France en particulier peuvent rattraper leur retard sur les géants américains bien établis et les Chinois en devenir ?

[EA] : Oui, c’est tout à fait possible à condition que la commande publique et des grandes entreprises du CAC40 se dirige vers des solutions souveraines. Technologiquement, les entreprises françaises n’ont aucun complexe à nourrir. La France arrive notamment en tête des pays les plus actifs dans le logiciel libre et les retours d’expérience montrent que cette stratégie peut permettre au secteur public de promouvoir une autonomie numérique et souveraine tout en réduisant son coût total de possession. Les années à venir sont des années charnières car il est démontré que les GAFAM ne sont plus actuellement en position d’imposer leur vision. C’est pourquoi, il est primordial pour Thésée DataCenter de déployer son offre rapidement. La crise sanitaire a été un accélérateur de la transformation : près de 40% des entreprises française ont prévu d’intégrer des mesures quant à la résilience numérique de leurs installations, 60% d’entre elles s’appuieront sur des partenaires en colocation, et surtout il est attendu que 80% des entreprises possédant un data center privé le fermeront d’ici 2025.

[EM] : Que répondez-vous aux critiques de nos gouvernants qui n’hésitent pas à dire que nous n’avons pas en France les technologies pour répondre aux besoins exprimés, comme pour le Data Hub Santé ?

[EA] : C’est tout à fait absurde et je pense d’ailleurs qu’au niveau français et européen, les opinions sont en train de se renverser. J’espère que des exemples concrets démontreront que la prise de conscience se transforme en plan d’actions déterminé de la part des décideurs des entreprises publiques et de nos grandes entreprises. Les solutions européennes doivent être privilégiées car il s’agit d’un sujet d’intérêt public et la crise actuelle permet un sursaut pour ne pas sombrer définitivement dans une dépendance économique et sociétale vis-à-vis de ces pays.

[EM] : En termes industriels, il est important de maitriser la plus grande partie de la chaine de valeur, Thésée Data Center, y répond sur le pendant infrastructure. Mais peut-il être réaliste d’imaginer des Data Centers équipés de serveurs tournant sur des puces européennes, voir françaises ?

[EA] : Bien sûr je l’espère. La France est un véritable vivier de technologies de pointe et d’innovations portées par des entrepreneurs talentueux et ambitieux. Les plans de relance français et européens nous donnent l’opportunité de revenir dans la course. La rencontre d’entrepreneurs comme Fadwa Sube et Isabelle Viel, dirigeantes de SOVERENCY montre des raisons d’y croire. Oui, la France peut devenir championne des objets connectés et relocaliser la production des puces au sein de ses territoires. Tout le monde le devine, l’avenir du numérique est dans le Edge Computing et la France peut devenir leader dans ce domaine. Je suis enthousiasmé par le projet « Clairvaux Grand Cœur d’Europe » et j’ai hâte de le voir débuter.

[EM] : Quelles sont les innovations les plus pertinentes selon vous que vous proposez à vos clients ?

[EA] :  La conception de Thésée DataCenter est effectivement très innovante. Le choix de technologies écoresponsables réellement innovantes comme le Freecooling indirect évaporatif et le pilotage du refroidissement par l’IA accroissent le coût du projet en phase d’investissement mais nous assurent une efficacité énergétique très supérieure à celle de nos concurrents et un coût global d’hébergement très compétitif. La plupart de nos clients déploient en effet chez nous des baies informatiques haute densité (Cloud ou HPC) où le coût énergétique dépasse largement le coût de l’hébergement sec. Notre data center permet d’héberger des baies informatiques de très haute densité dépassant pour certaines 20 kW. La modélisation au sein du jumeau numérique conjuguée aux capacités de simulation numériques des flux d’air permet d’analyser et tester les scénarios futurs et d’exploiter au maximum les capacités assez uniques de notre data center. Le jumeau numérique est un outil de conception et d’exploitation indispensable pour obtenir le niveau de performance et de disponibilité que nous nous sommes définis. Les technologies de refroidissement utilisées et les contraintes liées à la haute densité font que la conception n’aurait pas pu être réalisée sans l’utilisation d’outils de conception basée sur le jumeau numérique et l’utilisation des technologies de modélisation thermique.

[EM] : La majorité des Data Centers français se trouvent en région parisienne, envisagez-vous des implémentations dans un futur proche en région ?

[EA] : Thésée fait partie de l’alliance Nation Datacenter et la stratégie de cette alliance est de s’implanter sur l’ensemble du territoire et très rapidement dans toutes les grandes métropoles. Le prochain projet porté par Nation Datacenter, ROAHDATA est localisé à Rennes. Les plans de continuité d’activité qui résultent de des contraintes de résilience de l’informatique Edge nécessitent de disposer de datacenters de proximité de plus en plus nombreux. Toujours plus connectée, la ville du futur doit s’appuyer sur des infrastructures numériques et énergétiques de proximité. Le principe de l’Edge Computing en est la référence pour le numérique. L’apparition de ces nouveaux data centers régionaux qui collecteront, stockeront et traiteront un très grand nombre de données crées par les villes de demain, est inéluctable.

[EM] : A termes pouvons-nous espérer proposer des capacités de « scalabilités » équivalentes aux mastodontes américains ? 

[EA] : Oui, mais d’une façon très différente. Il est essentiel que la conception et la réalisation de ces datacenters supportant l’Edge Computing suivent une approche nouvelle, différente de ceux des Data Center de très grandes tailles. Les Data Center de ces géants américains assurent une fonction numérique très centralisée et très consommatrice d’énergie. Le poids écologique de ces géants posent d’ailleurs question dans le cadre de la transition énergétique. Ils sont coûteux en capitaux et en empreinte carbone car ils sont technologiquement conçus uniquement pour leurs seuls besoins. Ils ne permettent aucun partage des investissements avec d’autres services et en particulier ceux liés aux différentes formes d’énergie. Il est nécessaire d’inventer des concepts où le numérique et les énergies sont un ensemble de services qui se valorisent entre eux. Ils apporteront ainsi une réponse aux besoins nouveaux des énergies renouvelables devant être misent à disposition de la collectivité et des entreprises.

[EM] : La question qu’il se pose avec le cloud, c’est la multiplication de Data Centers géants, cependant en termes de sécurité (physique et cyber), ainsi qu’en termes écologiques, est-ce le meilleur modèle ? Quelle est votre mission ?

[EA] : Evidemment non. Ce que nous inventons, c’est une nouvelle structure de services sur le numérique et les énergies dans un investissement partagé moins coûteux et plus efficient. Ce n’est plus uniquement du traitement et du stockage des données dont il est question comme aujourd’hui. Il s’agit du traitement et du stockage du numérique auquel s’ajoute celui des énergies requises pour les nouveaux usages de la ville du futur. Le partage et la valorisation des différentes énergies, incluant les énergies fatales des différents systèmes installés, apportera des cycles de vie nouveaux avec l’environnement proche. C’est à celle condition que le numérique aujourd’hui responsable de 4% des consommation énergétique mondiale peut devenir soutenable. Sur le plan sécuritaire, je pense également que le modèle des datacenters géants et hyper concentrés est obsolète, atteint ce que j’appellerai du syndrome de Pearl Harbour. A votre avis, en cas de conflit majeur pour lequel nous savons que le cyberespace serait un des premiers terrains de combat, qui seraient prioritairement ciblés ?

[EM] : Nous arrivons à la fin de notre entretien, quelle serait votre conclusion ?

[EA] : Le marché des data centers évolue rapidement. D’une part, la densité électrique des baies informatiques est en forte augmentation et atteint la limite d’hébergement de nombreux data centers. Et compte tenu de l’augmentation du coût de l’électricité, des contraintes pour diminuer l’empreinte carbone des activités informatiques, de nombreux data centers seront rapidement obsolètes car ils ne pourront plus s’adapter à cette évolution du marché. Par ailleurs, les exigences des clients sont de plus en plus fortes en termes de sécurité et de souveraineté pour les applications les plus critiques.

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