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Interview, rencontre avec Pascal Gayat

Source: Pascal Gayat

Interview réalisée en juin 2020, avec Pascal Gayat serial entrepreneur du numérique, dont j’ai eu la chance de croiser le chemin à la suite de l’appel du 9 avril. Initiative dont nous allons parler lors de cet entretien.

[Emmanuel M] : Bonjour Pascal, pour ceux de mes lecteurs qui n’auraient pas la chance de te connaître pourrais-tu nous brosser ton rapide portrait ?

[Pascal Gayat] : Je suis professionnel du Digital depuis 1996, j’ai débuté par la commercialisation d’espaces publicitaires sur AltaVista, Lycos, Netscape. Je ciblais des adresses IP européennes alors qu’il n’y avait encore que très peu de contenu en Français, et seulement 1,6m d’internautes. J’ai ensuite dirigé des filiales de Groupes internationaux comme 24/7 Media, Fast Search & Transfer, Ouverture, Yahoo !, Tradedoubler et des départements dans de multiples pays européens, ai fondé une agence média digitale, tout cela pendant 20 ans. Puis fin 2016 j’ai modifié mon parcours en organisant des événements qui célèbrent et encouragent les bonnes pratiques dans le Digital, dans la pub, dans le marketing, dans l’E-Commerce et plus récemment dans les infrastructures et les sujets plus Tech. Ces événements sont appelés Les Cas d’OR www.lescasdor.com et j’y ai accueilli près de 3000 convives en 2019.

[Emmanuel M] : Dans tes expériences passées qu’est-ce qui a fini par éveiller l’envie de faire bouger les lignes sur la souveraineté numérique ?

[Pascal Gayat] : Cette logique est très récente dans sa forme activiste, mais bien ancrée dans ce que j’ai pu développer comme pratiques professionnelles et personnelles par le passé. Notamment dans mes entreprises on développait souvent sous Linux, on utilisait des outils de tracking français en priorité, même s’ils étaient payants vs un Google Analytics. Et puis, un peu comme quelqu’un qui lève le nez du guidon pour la première fois depuis 25 ans avec cette crise sclérosante, j’ai fait un état des lieux, partagé avec quelques confrères du même âge et ayant le même type de parcours, et on a fait ce constat qu’en 25 ans on n’avait rien bâti de sérieux, et que pendant qu’on s’occupait de nos aventures, d’autres prenaient de multiples décisions hâtives, sans véritable réflexion de fond, amenant à une suprématie d’acteurs. On est plusieurs Pionniers du Digital à ne jamais avoir glané de haute fonction numérique dans des grands groupes ou corps d’Etat mais je me dis de temps à autres qu’on aurait dû.

[Emmanuel M] : Cet appel du 9 avril, quel élément en a été le déclencheur ? Qu’est-ce qui a permis cette cristallisation ?

[Pascal Gayat] : L’histoire de l’AP HP qui discute avec Palantir, débattue entre entrepreneurs du numérique sur un post de Jean-Noël de Galzain (Wallix). Alain Garnier (Jamespot), Matthieu Hug (Tilkal), Raphael Richard (Neodia) et moi en avons discuté un dimanche et on s’est dit que c’était certainement le moment de montrer que la profession numérique tout entière, donc ceux qui maitrisent le sujet, devait s’élever contre ces raccourcis inconsistants qui mènent outre atlantique et accompagner les dirigeants européens vers de nouvelles pratiques ou réflexes décisionnels sur le Numérique.

[Emmanuel M] : Le collectif s’est-il créé pour l’appel, ou est-ce le collectif qui s’est saisi d’un événement pour effectuer cet appel ?

[Pascal Gayat] : Nous avons créé le Collectif au moment de l’Appel, et du dimanche au jeudi 9 avril nous avons commencé à recruter les signataires, annoncés par notre tribune sur le Journal du Net, média emblématique du Numérique.

[Emmanuel M] : Autour de quels leaders s’est construit ce collectif ?

[Pascal Gayat] : Alain Garnier (Jamespot), Matthieu Hug (Tilkal), Raphael Richard (Neodia), puis Antoine Duboscq (Wimi) qui nous a très vite rejoint et a dirigé l’initiative de tribune dans Les Echos, en radio et en TV.

D’autres leaderships sont en train de naître au sein du collectif qui a son réseau privé depuis le début et qui organise sa gouvernance et ses thématiques phares pendant l’été.

[Emmanuel M] : Pour toi quels sont les points forts de ce collectif ? Et quelle est la réalisation, ou les, clés de ton point vue ?

[Pascal Gayat] : Notre ambition est d’accompagner les dirigeants du public ou du privé qui sont en position de piloter des projets et investissements numériques à oublier le biais algorithmique intellectuel qui les amènent à regarder les solutions extra-européennes par défaut. Et pour ceux qui n’ont pas d’antécédent, débuter leur réflexion et leur benchmarking vers des solutions françaises et européennes avant tout.

Nous allons véritablement mettre en avant les acteurs, cultiver une présence à l’esprit, et avoir à la fois une démarche de célébration des bonnes pratiques par la mise en avant des professionnels et entreprises et une autre plus activiste lorsque nous voyons que les choses ne vont pas dans le bon sens. Je donne quelques exemples :

  • L’APH-HP discute avec Palantir : nous dénonçons
  • Le HDH signe et confirme avec Microsoft : nous dénonçons
  • Le Gouvernement fait un pied de nez à Google et Apple pour StopCovid : nous célébrons
  • La DINUM diffuse un cahier de recommandations d’outils de visio pour les services de l’Etat avec une interdiction d’utiliser Zoom : nous célébrons

Il y a 5 ans, je n’aurai pas été aussi vindicatif car je n’aurai certainement pas eu la même confiance en l’existence de solutions françaises pour toutes les problématiques et avec la même fluidité que les outils internationaux. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, il faut être curieux et chacun doit faire son benchmarking de manière ouverte.

Nous publions notre premier mapping d’éditeurs de solutions et plateforme constitué de 300 PME et ETI qui répondent à la totalité des besoins essentiels du numérique et allons le diffuser largement pour cultiver cette présence à l’esprit.

Notre premier objectif est que les services de l’Etat, l’administration et les collectivités territoriales priorisent les acteurs français dans leurs achats numériques. La GovTech, c’est 16 milliards d’Euros par an en France, 50% devraient être investis dans les solutions numériques françaises.

[Emmanuel M] : Penses-tu que le coup d’éclairage que cette pandémie à mis sur notre dépendance industrielle, va perdurer et permettre des avancées majeures dans la construction d’un écosystème numérique souverain pérenne ?

[Pascal Gayat] : C’est aujourd’hui qu’il faut faire ce type d’Appel et l’accompagner car l’effet de Reset induit l’arrêt total est une vraie opportunité pour redémarrer d’une manière différente. Ce besoin de souveraineté a été identifié à tous niveaux, la souveraineté n’est plus un « gros mot » ou un concept politique aux extrêmes. Et ce que l’on sait aujourd’hui, c’est qu’il faut pour tous les gouvernements et entreprises, autant que faire se peut, cultiver son autonomie stratégique pour maitriser son avenir. Si des mouvements comme le nôtres accompagnent ce mouvement avec bienveillance et capacité de recadrage on devrait aboutir aux objectifs à 2030, dans un contexte européen bien entendu.

[Emmanuel M] : Nous savons, qu’il faudrait arriver à donner plus de visibilités à nos entrepreneurs du numériques français, voir européens. Pour toi quelles sont les principales batailles à mener et les outils pour les mener à bien ?

[Pascal Gayat] : Les entrepreneurs du numérique français doivent découvrir que le marché européen du numérique existe, et y prendre une position de leadership. Les initiatives portées par les pouvoirs publics doivent rassurer sur ce fait. J’aime beaucoup la notion de grenier, que j’ai appris en histoire géographie il y a donc très longtemps ! Il s’agit pour nous de créer un marché européen du numérique et d’y découvrir les pays qui en constituent le noyau dur, qu’on pourra appeler « grenier européen du numérique ». A mon sens il s’agit de 7 à 8 pays dont pas mal d’entre eux sont bien plus avancés que nous et n’ont pas le même sentiment de frustration et de fracture que ce qu’on peut ressentir. Il faut donc les rejoindre, se benchmarker avec eux sur les expertises et les solutions, et la bonne nouvelle, c’est que l’Allemagne et la France sont les 2 plus gros marchés domestiques européens suite au Brexit, ce qui donne une vraie chance à ce couple de diriger le peloton. Je salue d’ailleurs l’initiative GAIA-X qui va dans ce sens autour du Cloud Européen.

[Emmanuel M] : Penses-tu que nous arriverons à ce que les décideurs publics mais aussi les acteurs clés de nos grandes entreprises donnent de vraies chances à l’écosystème français ?

[Pascal Gayat] : C’est une question de culture et de génération. Le numérique n’a que 25 ans dans son format commercial et serviciel, c’est 1 génération démographique et un peu mois de 3 générations professionnelles. Nous commençons seulement à avoir des dirigeants qui maitrisent un peu plus la chaine de valeur et sommes désormais loin de Jacques Chirac et son mulot. Quand on maitrise la chaine de valeur, on est éclairé. Je dirai que 2020 est l’Année 1 de cette conscience numérique comme 2019 a été l’Année 1 de la conscience climatique.

[Emmanuel M] : Quels sont selon toi les atouts de nos entrepreneurs du numérique français ?

[Pascal Gayat] : Ils sont agiles, ils bâtissent avec des ingénieurs de haute formation, ont une vue critique sur les technologies, et notamment les algos avec leurs biais, ils ne mettent pas leurs ambitions commerciales au premier plan et stimulent la confiance sur le long terme, ils sont plus créatifs également. Je connais beaucoup d’entrepreneurs du numérique qui ont conservé leurs clients sur plus de 10 ans sans que ces derniers soient prisonniers d’une technologie, tout simplement parce qu’ils les ont accompagnés dans leur montée en compétence et en puissance.

[Emmanuel M] : Quel est Pascal ton prochain chantier ?

[Pascal Gayat] : A très court terme, nous publions la première cartographie des 300 acteurs du numérique Made In France, ensuite la création d’un index identifiant ces entreprises, mis au service des acheteurs du numérique public, et dès cet été je débute la préparation de mes 11 événements de fin d’année, dont l’un sera consacré à la cybersécurité, et un autre au Service Public Numérique, quel hasard !

[Emmanuel M] : Pascal, nous arrivons à la fin de cet entretien, quelle conclusion souhaites-tu nous partager ?

[Pascal Gayat] : On a toujours tendance à penser que les dés sont jetés. En réalité, en 25 ans que carrière, j’ai vu des revirements phénoménaux et fondamentaux pour l’écosystème numérique liés à la bagarre que se livrent les Big Tech. Ça a commencé par Netscape qui avait 100% de parts de marché sur les navigateurs, qui se les ai fait prendre par Microsoft avec Internet Explorer, qui se les ai fait prendre par Google avec Chrome. Même magma dans les moteurs de recherche avec les décisions désastreuses de Yahoo ! qui ont mené à sa perte …. Ces Big Tech ont en leur sein ce qui va les détruire et elles ont des relations paradoxales avec leur Etat qui les a financé. Comme elles viennent toutes du même quartier quasiment, leurs recrutements consanguins font que les ingénieurs et développeurs qui ont bâti les algos des uns, vont servir les algos des autres, en reproduisant systématiquement les mêmes biais parce que leur approche est hyper standardisée.

De deux choses l’une, soit on fait comme eux et on s’installe là-bas, soit on reste très distants et il ne faut pas en être dépendants. C’est pour ça que je recommande, avec mes co-fondateurs de l’Appel, notre émancipation numérique.

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