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Interview de Patrick de Carvalho

Source: Patrick de Carvalho

Interview avec Patrick de Carvalho co-fondateur de smanck©, une solution SaaS dans le cloud destinée notamment à faciliter le travail collaboratif en équipe.

[Emmanuel M] : Bonjour Patrick, je suis très heureux de pouvoir faire cette interview. Cela fait un moment que nous échangeons au travers des réseaux sociaux. J’ai pu constater que tu avais un parcours de « serial entrepreneur », peux-tu nous raconter ton cheminement ?

[Patrick de Carvalho] : Je suis issu d’études scientifiques et techniques (je suis diplômé en domotique en 1995, un truc rare à l’époque) mais je suis un créatif dans l’âme et bifurque sur le marketing et la communication, la publicité.

Mon premier job a consisté à créer ma première entreprise, une startup web en 1998 ! C’était Planetepresse.com, le 1er portail de la presse française avec de la vente d’abonnements : l’équivalent aujourd’hui c’est l’application LeKiosk ou Cafeyn… sauf qu’à l’époque il y avait 300 000 internautes en France avec des modems à 56 bauds/minute et que j’ai donc vécu mon premier « Startdown » avec l’éclatement de la bulle internet fin 2000, début 2001.

Le virus de l’entreprenariat est pris, je ne quitterai plus l’univers du web, du digital et mon apprentissage de la résilience, de l’échec et du recommencement s’ancre en moi dès ma première expérience entrepreneuriale…

Je vais ensuite être salarié d’une SSII pendant 2 ans et envoyé en mission en tant que consultant chez Orange France à une période absolument fantastique où il y a tout à construire : nous sommes début 2001. En 2003, je renoue avec le serial « entrepreneur », je me remets à « mon compte » comme on dit et je continue chez Orange en tant que consultant, chef de projet, chef de produit marketing…
Ces années sont pour moi extraordinaires et j’ai un attachement vraiment fort à l’entreprise et la marque Orange qui me permet tout : autonomie, responsabilité, nous sommes pionniers dans le web, le mobile, les services multimédia, etc.

Mon destin d’entrepreneur « en série » se forge par la rencontre chez Orange justement avec celui qui deviens le compagnon et associé de toutes les initiatives à venir : Pascal ROCHE (c’est le profil tech dans notre duo).

Chez Orange, nous sommes aux avant-postes de ce qui se fait de mieux en matière de services, de mobile avec des moyens humains, technologiques et financiers considérables. A ce moment-là on sent que le web est et sera « mobile » et on décide avec Pascal de créer la 1ère agence mobile Française en 2006 : WAYMA (WAY to Mobile Applications). Mon expérience en tant que prestataire de services et intégrateur commence. C’est l’époque du wap, des premiers smartphones, du « xhtml » pour les connaisseurs… On décline en première mondiale les ventes aux enchères de Nouvelles Frontières sur mobile, c’est vraiment l’éclate !
On voit débarquer l’iPhone vendu en exclusivité par Orange en 2008 puis l’Apple Store et la révolution qui va avec…les applications mobiles. Tout le monde en veut et c’est la folie.

Nous sommes partis du mobile mais nous intégrons très vite une dimension multi-canal et cross-devices et devenons un prestataire intégrateur indépendant avec une différenciation forte : celle du mariage de la tech et de l’expertise pointue avec le marketing et la communication.

Nous allons grandir, grossir, partir nous installer en Chine pendant près de 6 ans avec un bac à sable qui compte pas moins  de 750 millions de smartphones et mine de rien de 2008 à 2020 nous délivrons près de 550 projets clients en 12 ans…pour des entreprises de toutes tailles, de la startup au grand compte international et partout dans le monde.

[EM] :  Ta nouvelle aventure entrepreneuriale concerne Smanck© ® une solution de travail collaborative. Peux-tu nous dire ce qui a déclenché l’idée de te lancer dans ce type d’outil ?

[PC] : Aussi bien du côté des marques et notamment Orange que du côté du prestataire de services, le développement d’applications mobiles, de projets web, de plateformes métiers c’est un métier très complexe et difficile. La gestion de projet, la collaboration, les tests, la recette, la qualité, la livraison en temps et en heures  sont des enjeux de chaque minute pour nos équipes mais aussi avec les clients, les partenaires… et comme on dit dans l’univers des startups, c’est là qu’il y a le « PAIN » : la difficulté, le point dur, la douleur…

Et pendant des années nous allons souffrir le martyr car nous subissons la double difficulté des process métiers et humains plus des outils/solutions du marché qui ne répondent pas entièrement à nos attentes et surtout à celles de nos clients.

On essaye tous azimuts tous les outils : les généralistes, les spécifiques, les pointus mais le « couteau suisse » on ne le trouve pas. Et surtout on n’arrive pas à « embarquer » et à faire adopter à l’ensemble de nos interlocuteurs (collaborateurs, clients, partenaires…) une même solution. On passe notre temps à jongler entre plusieurs solutions et à faire le job des autres.En matière de productivité et d’efficacité on est dans le rouge.

C’est alors qu’on décide d’arrêter d’êtres les cordonniers les plus mal chaussés et forts de notre expérience terrain, de nos centaines de projets réalisés et livrés, on se met au développement d’un produit logiciel maison.
On s’inspire de SLACK et de MANTIS (bug tracker) et ça va donner smanck© 😉

smanck© se veut une solution collaborative complète et intégrée, très simple et très puissante à la fois totalement personnalisable et utilisable par tous.

 

[EM] : Qu’est-ce qui selon toi est vraiment différenciant dans ton offre ?

[PC] : Nous sommes dans l’univers du logiciel en location (SaaS : software as a service) hébergé dans le Cloud. C’est un secteur hyper concurrentiel et très largement dominé par les américains : il existe des centaines de solutions. La plupart fonctionnent en mode freemium, c’est-à-dire qu’une version gratuite limitée (dans ses fonctionnalités) est disponible à tous puis il y a une gamme d’options et de versions « premium » payantes…

Comme je l’indiquais nous avons pour notre part essayé la plupart des solutions leader et il y a quelque chose qui nous a énormément et vraiment frustrés : la difficulté, voire l’impossibilité de comparer les offres entre elles au niveau des fonctionnalités, des options et donc des tarifs.

Le fonctionnement freemium > premium est même pire que ça car cela génère une frustration et une perte de temps énorme quand vous vous rendez compte que vous avez atteint les limites de la version que vous êtes en train d’utiliser. Vous avez le sentiment d’avoir été pris au piège (c’est clairement volontaire, ne soyons pas dupes). Il faut parfois recommencer dans un autre outil plus adapté donc cela nécessite plusieurs heures de travail.

C’est cet aspect là de la concurrence qui a vraiment forgé notre différenciation chez smanck © :

il n’y a qu’un seul tarif et TOUT est illimité !
Aucune préoccupation à avoir, la totalité des fonctionnalités est incluse et disponible sans aucunes limites (ni de durée, ni quantitative ou autre).
Il n’y a aucun coût caché, pas d’options supplémentaires à activer, aucune mauvaise surprise.
Nous ne prenons pas en otages nos clients.

C’est un ADN très fort que nous avons tenu à injecter dans smanck©.

Notre mission est de libérer la productivité des entreprises et des professionnels. Pour cela il faut une offre simple et illimitée.

 

[EM] : Tu n’es pas le seul « player » français sur le domaine, et de plus tu dois affronter les grosses plateformes ou solutions américaines. Comment relèves-tu le défi ? Quels sont les beaux succès que tu peux mettre en avant ?

[PC] : Les défis à relever sont effectivement énormes d’autant plus que les acteurs français comme américains ont tous 10 ans d’existence et plus ! Et surtout ils ont beaucoup plus d’argent que nous. Mais notre avantage est de n’avoir rien à perdre et tout à prouver. Nous sommes le challenger, le rookie qui se frotte aux plus grands champions non pas avec dédain mais avec humilité en faisant le meilleur travail possible. Les français comme on dit, n’ont pas de pognon (pas encore d’investisseur en ce qui nous concerne) mais on a des idées 😉
Nous sommes petits, donc très agiles et flexibles, anticonformistes et le « growth hack » est notre arme quotidienne.
D’une certaine manière le défi est déjà relevé au moins en partie puisqu’on a lancé en plein Covid19 une solution collaborative française sur un marché qui compte des centaines de solutions concurrentes directes ou indirectes. smanck©  délivre la promesse d’une solution tout en un très compétitive côté tarif qui est puissante et simple à la fois et pour tous les types de profils/métiers.

Nous sommes confiants car notre conception produit est issue de +20 ans d’expérience terrain, de la « vraie vie »  comme on dit et nos premiers clients ne s’y trompent pas.

Parmi les premiers succès on pourra citer le grand écart entre une photographe professionnelle et artiste (freelance), une agence de communication ou un acteur de la construction grand compte bien connu. Que ce soit en termes de métiers ou en nombre d’utilisateurs, smanck©  par son extrême personnalisation et adaptation prouve le bien fondé de notre positionnement et concept.

 

[Emmanuel M] : Peux-tu nous donner quelques chiffres clés qui permettraient d’esquisser une image du statut à l’heure actuelle de ton aventure entrepreneuriale ?

 

[PC] : smanck© est trop jeune sur le marché pour vous donner des chiffres. Nous avons lancé l’offre le 15 mars dernier en la rendant totalement gratuite par solidarité et pour apporter notre contribution pendant la période de covid19.
Nos concurrents français existent depuis 10 ans et nous avons bien l’intention de rapidement devenir un acteur qui compte avec plusieurs milliers de clients.

Dans ce secteur du SaaS, la valeur étalon est le MRR (revenu récurrent mensuel) ou ARR (revenu récurrent annuel).Avec l’objectif de plusieurs milliers voire dizaines de milliers de clients francophones dans le monde nous serons dans une histoire à plusieurs millions d’euros, on espère, le plus vite possible pour continuer à investir dans le produit, mais nous fonctionnons sur un premier objectif à 3 ans.

[EM] : Quels sont tes prochains projets pour smanck© ?

 

[PC] : Nous avons une roadmap produit très ambitieuse. Arrivant après les autres sur le marché, nous devons être encore plus innovants et nous souhaitons par-dessus tout avoir un véritable impact sur les organisations, les équipes, le collaboratif.

Pour cela nous devons délivrer à minima au moins les mêmes fonctionnalités que les meilleurs du marché – nous avons d’ailleurs intégré et proposé la visio-conférence à smanck® toujours dans notre esprit d’illimité – mais ce n’est pas suffisant  et nous travaillons sur des fonctions clés ou killer features pour le jargon anglo-saxon…

Sans trahir nos secrets de R&D, nous avons plusieurs chantiers en cours reposant sur l’Intelligence artificielle (IA) et l’auto apprentissage machine (machine learning) pour apporter des expériences sans pareille dans la gestion des projets, des équipes, des tâches et missions, etc.

Tout cela avec notre ADN qui consiste à rendre la technologie la plus transparente possible, que ce soit sans coutures et avec l’humain au centre…

 

[EM] : Le 9 avril dernier, il y a eu l’appel des acteurs du numérique français, afin de faire prendre conscience aux acteurs publics et décideurs privés de l’existence d’un écosystème français riche. Que penses-tu de cette initiative ?

 

[PC] : Depuis quelques années, nous étions déjà sensibles et investis à la chose avec EFEL Power qui représentaient les éditeurs logiciels français et déjà sous l’égide de Alain Garnier, le PDG de Jamespot. Donc bien entendu nous avons répondu immédiatement présent à l’initiative du 9 avril qui a été lancée par Alain Garnier, Pascal Gayat et Antoine Dubosq (dans le désordre 😉)
Nous soutenons évidemment cette initiative et nous sommes particulièrement concernés en tant qu’entrepreneurs du numérique français depuis des années.
Nous faisons notre part et essayons d’avoir le maximum d’impact en jouant collectif.

Sans vouloir pleurnicher ni se plaindre, les forces en présence sont complètement déséquilibrées et malheureusement que ce soit du côté de nos gouvernants et des institutions publiques et d’état ou encore des décideurs et des acheteurs des entreprises françaises l’écosystème français n’est jamais considéré voire même étudié en première option (à services et qualité comparables).

Je l’ai vécu quand j’étais acheteur du côté  de la grande entreprise chez Orange, je l’ai vécu en tant que prestataire de services et de solutions. Et c’est gravissime car toute la « chaîne alimentaire » est perdante.

 

[EM] : Nous avons tous été choqué par la décision gouvernementale de donner contrat à Microsoft pour héberger nos données de santé. Qu’en penses-tu ? Crois-tu que notre mobilisation permette de faire bouger les lignes ?

 

[PC] : Nous avons été les premiers à nous insurger et à relayer cette information sur les réseaux sociaux notamment en appelant à l’action. Pour ma part j’étais tout simplement scandalisé. En tant qu’acteur du numérique, nous prenons très au sérieux ces choses-là et nous sommes d’ailleurs les premiers concernés par la notion du « privacy by design » du RGPD et plus largement de tous les aspects de l’hébergement et de la sécurité des données.

La data est le carburant, le nouvel or noir du numérique : nos gouvernants sont ignares en la matière et fonctionnent comme s’ils étaient dans le pays des bisounours.
Il y a une totale dichotomie entre les discours, y compris de notre président sur le numérique et les actions menées sur le sujet.

Nous prônons une indépendance voire la souveraineté numérique. C’est une urgence stratégique pour notre pays.

La mobilisation des acteurs français du numérique a fait bouger les choses et une plainte à été déposée devant le conseil d’état qui a cependant refusé d’annuler en référé l’arrêté élargissant les prérogatives de cette base de données de santé… il y a donc beaucoup de travail pour faire bouger les lignes. Mais il ne faut rien lâcher, il faut persévérer car malheureusement, nous les entrepreneurs du numérique connaissons les enjeux et ce que nous avons à y perdre.

[Emmanuel M] : Nous avons pu voir le rôle que pouvait jouer les ESN (Entreprise de Service Numérique) dans le conseil aux entreprises pour leur choix d’outils digitaux. Et on a pu constater qu’ils sont souvent les partenaires privilégiés des gafams. Penses-tu qu’il sera possible de changer leur approche et qu’ils pourraient être les futurs vecteurs des solutions souveraines ?

 

[PC] : Les ESN font beaucoup de mal à l’écosystème numérique français…
Elles sont hyper formatées et jouent le jeu de leurs grands clients. Elles ne prennent pas de risques et privilégient clairement les Gafams.
Pour que cela change, je vais être un peu radical, mais oui je pense qu’elles devraient avoir une obligation de représentation et d’étude de solution française souveraine d’abord…
En cas de % minimum non représenté, les avantages, aides et autres contrats reçus notamment de notre gouvernement devraient leur être enlevés ou amputés.

Une politique souveraine forte, réelle et efficace ne passe pas par des demi-mesures.

 

[Emmanuel M] : Patrick comme tu le sais nous avons tous notre définition de la souveraineté numérique. Pour toi que représente ce concept ?

 

[PC] : Le concept de la souveraineté numérique est pour moi étroitement associé à la liberté, à l’indépendance. Et j’en suis un farouche défenseur, en tant qu’entrepreneur c’est un mantra.
Je plaisante souvent en disant que désormais s’il y avait une guerre il suffit de couper le courant donc l’Internet et nous serions totalement démunis car absolument tout fonctionne désormais avec le numérique, de la connexion…

En cette crise mondiale du COVID19 la souveraineté numérique a été complètement révélée comme étant quelque chose d’indispensable. Nous avons été totalement dépendants des solutions numériques anglo-saxonnes. Je trouve cela extrêmement grave. Cela porte directement atteinte à nos libertés.

Plusieurs films et séries de science-fiction ont montré des scénarii qui illustrent parfaitement cette notion. Sauf que nous sommes en 2020 et que ce n’est plus de la science-fiction !
Nous assistons impuissants à des actions et des décisions des américains qui nous confinent à un rôle de simple spectateur.
En réalité, sur un plan stratégique d’état nation nous ne sommes pas indépendants, nous ne sommes pas souverains, nous ne maitrisons pas notre destinée.
Je n’ai pas peur de dire que la souveraineté numérique est le liant essentiel de toute la « chaîne alimentaire » de notre pays. L’économie, les emplois, donc le pouvoir d’achat, donc la vie de tous nos concitoyens sont directement impactés par le numérique. Il n’y aura pas de retour en arrière.
Les Etats-Unis et les chinois sont en train d’asservir tout le reste du monde.

La souveraineté numérique de la France est donc un devoir, une nécessité, le point zéro de tout le reste…

 

[Emmanuel M] : Patrick nous arrivons à la fin de cet entretien, quelle en serait ta conclusion ?

 

[PC] : Je suis un entrepreneur passionné, ancré dans l’action. J’espère partager des petits morceaux d’étincelles avec tous ceux qui veulent avancer, faire bouger ce monde, notre monde, avoir de l’impact.

Il s’agit de résilience, de force et volonté, de mental… mais aussi d’envie et de plaisir. Cela fait plus de 20 ans que je ne travaille pas car j’aime ce que je fais. Je fais ma part.

Mon mantra me vient de Nelson Mandela, cela me porte et me guide en toutes circonstances, ce sera ma conclusion :

« Je ne perds jamais, soit je gagne soit j’apprends ».

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