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Mon interview de juin 2021 : Damien Accorsi

Source: Algoo

Interview de Damien Accorsi de l’éditeur de solution libre Algoo, proposant une solution collaborative innovante Tracim©

[Emmanuel M] : Bonjour Damien, et tout d’abord merci pour m’accorder cet entretien. Pourriez-vous, nous brosser un tableau rapide de votre parcours ?

[Damien Accorsi] : Bonjour Emmanuel. Merci de m’avoir proposé cet échange. Je suis le fondateur et dirigeant de la société Algoo, éditeur de logiciels libres et en particulier de la plateforme collaborative Tracim.

Double diplômé en ingénierie mécanique/microtechniques et génie logiciel, je suis venu à l’édition de logiciel à travers un parcours professionnel orienté vers l’utilisateur. Je suis passé par l’ensemble des métiers techniques du logiciel, et ai développé tout au long de mon parcours un focus sur l’expérience utilisateur ainsi que sur le partage et la diffusion des connaissances entre collaborateurs.

Après 15 ans dans le métier, j’ai fondé la société Algoo en 2015.

[EM] : Pourriez-vous nous parler plus particulièrement de votre aventure Algoo ?

[DA] : Du fait des deux piliers de mon parcours professionnel – l’expérience utilisateur et la diffusion des connaissances, j’ai commencé à développer la plateforme Tracim sous forme de logiciel libre. J’ai créé Algoo dans l’optique de porter le projet Tracim.

Algoo est donc née en février 2015 avec un fil conducteur clair : devenir éditeur de logiciels libres éthique, indépendant et au service exclusivement de ses clients.

Sans investisseur – c’est un choix militant, Algoo s’est développée de manière organique et son équipe compte aujourd’hui 9 personnes en CDI et 3 stagiaires dont 2 en pré-embauche.

Cependant l’aventure Algoo a débuté bien avant la création d’Algoo tant le parcours de création d’entreprise est un parcours personnel complexe. Algoo n’est que la partie émergée de l’iceberg.

[EM] : Depuis ces dernières années, et particulièrement avec la crise sanitaire que nous traversons, le sujet de souveraineté est devenu prégnant, quelle est votre position sur le sujet ?

[DA] : J’ai créé l’entreprise Algoo par volonté d’indépendance. C’est la raison notamment pour laquelle aucun investisseur n’est au capital de la société. L’idée de souveraineté n’est pas nouvelle pour moi. C’est également une caractéristique fondatrice du logiciel libre, qui est au cœur de la stratégie Algoo.

Aujourd’hui, la souveraineté des données n’est pas assurée en France, ni pour les citoyens, ni pour l’état, et très peu pour les entreprises. Les acteurs les plus sensibles au sujet sont les entreprises privées sujettes à l’espionnage industriel ou travaillant dans des domaines sensibles.

Pourtant il s’agit d’un sujet fondamental tant l’information est au cœur de la performance des entreprises. Le « cloud » tel qu’il se développe massivement aujourd’hui ne va pas dans le sens de la souveraineté.

[EM] : Pourriez-vous nous donner une vision d’ensemble d’Algoo en quelques chiffres clés ?

[DA] : Algoo a été créée en 2015, nous fêterons nos 7 ans d’existence en février prochain. L’entreprise compte aujourd’hui 12 collaborateurs : 9 salariés en CDI et 3 stagiaires dont 2 en pré-embauche.

Algoo investit beaucoup en recherche et développement, en particulier sur son logiciel collaboratif Tracim mais également sur des briques opensource réutilisables ainsi qu’en contribution sur des projets complémentaires.

Le pivot pour passer d’un modèle économique type « ESN » à un modèle « éditeur » a été initié en 2019. En 2020, 20 % du CA est lié à l’activité d’éditeur de logiciels libres, 80 % sur des projets sur mesure. La démarche continue.

Algoo génère environ 30 % de son CA à l’export, principalement en Europe aujourd’hui.

Aujourd’hui Algoo recherche activement des partenaires distributeurs et intégrateurs de la solution Tracim sur le territoire Français et à l’étranger.

[EM] : En début d’année passée, il y a eu un émoi provoqué par la décision d’héberger le Data Hub Santé sur Azure de Microsoft, sous prétexte qu’il n’y avait pas les possibilités techniques européennes abouties. Qu’avez-vous pensé de ce sujet ?

[DA] : À ce niveau, les décisions sont politiques et non basées sur une faisabilité technique. Les acteurs Européens et Français n’ont rien à envier aux Américains si ce n’est la confiance que le gouvernement leur accorde.

Cette décision est un désaveu notoire de l’état français vis-à-vis des acteurs économiques français, mais également vis-à-vis de sa propre société. Les citoyens français ont donné e pouvoir à un état qui ne respecte pas la souveraineté de leurs données de santé. Mais ce n’est pas une nouveauté. En 2017, le fameux « contrat Openbar » de l’armée avec Microsoft Irlande évitait soigneusement la fiscalité française (cf article zdnet.fr).

En tant que citoyen, que doit-on penser d’un état qui ne favorise pas sa propre économie ? Car soyons clairs : si la technologie américaine est omniprésente mondialement, c’est aussi parce que l’état américain fait largement confiance à ses leaders technologiques et signe avec eux des contrats conséquents.

[EM] : Que pensez-vous de la prise de conscience réelle des enjeux de souveraineté numérique de nos acteurs privés ou publics ?

[DA] : Mon sentiment est que les acteurs privés sont très conscients des enjeux de souveraineté numérique. Par exemple nous échangeons avec des grands groupes qui s’inquiètent de la tendance « 100 % cloud » des éditeurs de logiciels américains, en particulier dans des domaines tels que la défense, l’aéronautique, le spatial.

Au niveau des acteurs publics, je ne saurais dire s’il s’agit d’incompétence ou du fruit d’un lobbying très efficace des grands éditeurs et fournisseurs de logiciels et infrastructures.

Si des initiatives telles que PlayDigital France existent c’est bien qu’il y a un problème …

[EM] : Pensez-vous que l’Europe et la France en particulier peuvent rattraper leur retard sur les géants américains bien établis et les Chinois qui arrivent ?

[DA] : Il y a des sujets sur lesquels il est trop tard pour devenir un acteur clé – ou en tout cas où cela sera très difficile. L’intelligence artificielle, les véhicules autonomes, par exemple, sont des sujets sur lesquels l’Europe semble hors-jeu car les enjeux financiers et le retard accumulé sont rédhibitoires.

Ceci étant dit, L’Europe en général et la France en particulier sont moteurs d’innovation sur de nombreux sujets, dans le domaine du logiciel libre en particulier. Or le logiciel libre est désormais partout.

Les moyens financiers et les projets extrêmement coûteux ne sont pas le seul déterminant.

[EM] : Comment Algoo se positionne dans ce contexte de souveraineté numérique, qu’elle est l’originalité de l’offre ?

[DA] : Algoo développe et commercialise le logiciel libre Tracim. Notre offre est très ancrée sur la souveraineté des services et données de nos clients :

  • Pas de vendor-locking sur notre logiciel puisqu’il est libre et public. Si nos clients ne sont pas satisfaits, ils peuvent continuer d’utiliser Tracim sans faire appel à nous.
  • Pas d’exploitation de données. Contrairement à un certain nombre d’éditeurs de logiciels, nos clients ET nos utilisateurs sont les mêmes personnes. Nous n’exploitons pas les données qui nous sont confiées mais vendons nos services justement pour gérer ces données pour le compte de nos clients/utilisateurs.
  • Infrastructure située en France. Les données de nos clients sont sensibles. Le respect du RGPD n’est pas une option. Notre politique est donc d’héberger nos services et les données de nos clients sur des serveurs physiquement en France métropolitaine, exploités (sur le plan matériel) par des sociétés Françaises (aujourd’hui : Scaleway, OVH et Ikoula).

Cette transparence et ce contrat de confiance laissent à nos clients la possibilité de s’affranchir de nos services s’ils ne sont pas satisfaits.

Nous sommes acteurs d’une économie de la confiance.

À l’heure de l’exploitation massive des données, de la surveillance et de la quête de sens pour un nombre croissant de personnes, la confiance est une valeur qui revient sur le devant de la scène.

[EM] : L’écosystème français du numérique est riche, mais étonnamment il est assez peu visible, quelle est la raison de ce manque de notoriété selon vous ?

[DA] : Il me semble que les Américains ont une démarche marketing très performante. Pour caricaturer, les Français cherchent l’’excellence technique ou fonctionnelle là où les acteurs américains cherchent l’excellence commerciale.

Mais l’écosystème français du numérique est riche, et il est visible pour celui qui veut le voir. La visibilité et la performance commerciale ne sont pas nécessairement liées.

[EM] : Quelles solutions pour contrebalancer ce manque de visibilité ?

[DA] : Il est difficile pour un acteur tel qu’Algoo de prendre suffisamment de recul et d’avoir un avis éclairé sur le sujet. D’une manière générale, le regroupement permet d’avoir une visibilité accrue car les efforts sont mutualisés. Mais avant toute autre chose, il me semble que tant que l’État ne portera pas sa pierre à l’édifice en prônant des solutions locales, il sera compliqué d’avoir une visibilité équivalente à des solutions américaines.

[EM] : Avez-vous entendu parler de PlayDigital.France ?

[DA] : Oui tout à fait : Algoo fait partie du collectif dans la catégorie « Travail et collaboration en ligne:)

[EM] : Quelle est votre vision sur l’évolution de l’environnement numérique français dans les 5 ans à venir ?

[DA] :  Se projeter à 5 ans est un exercice difficile, en particulier dans un domaine où l’on est dépassé en moins de 6 mois si l’on ne maintient pas un niveau de veille élevé.

Au niveau des outils collaboratifs, il est question de l’intégration de Teams (la solution de collaboration Microsoft) au sein de la prochaine mouture de Windows. Quelle place pour la concurrence ? Il y a un an, Slack portait plainte contre Microsoft pour pratiques anticoncurrentielles.

Le marché est rude – signe qu’il y a un fort enjeu.

Que sera Algoo dans cet environnement dans 5 ans ? Difficile à dire. L’enjeu est de bien sentir l’évolution du marché et de s’adapter avec agilité. Un acteur tel qu’Algoo continuera d’exister en se positionnant sur des niches où les mastodontes du marché n’ont pas de raison d’aller.

Mon sentiment est que de plus en plus d’organisations sont sensibles à la problématique de la souveraineté. Il y a une place à prendre, notamment avec une approche éthique et respectueuse des clients et de leurs données, approche qui par définition ne sera pas en concurrence directe avec les acteurs majoritaires du marché.

[EM] : Pensez-vous qu’il faille aussi réinvestir le domaine du « hardware » (Matériel, puces, etc…) ?

[DA] : Je n’ai pas assez de connaissance pour m’exprimer sur le sujet.

[EM] : Nous arrivons à la fin de notre entretien, quelle serait votre conclusion ?

[DA] : Il me semble qu’Algoo partage la vision et la raison d’être du blog EffiSyn SDS : l’importance d’une stratégie numérique souveraine.

En 2020, avec la crise sanitaire, les organisations se sont massivement tournées vers les solutions de travail collaboratif telles que Zoom, Microsoft Teams, Google Docs, etc. Le marché a été massivement capté par les acteurs américains.

En 2021, après une année de confinement, de télétravail contraint et quelques scandales de fuites de données massives, nombre d’organisations ont compris que l’enjeu n’était pas seulement d’avoir des fonctionnalités mais également une qualité de service, une sécurité et une confidentialité des données, et que cela avait un coût mais aussi une valeur.

Merci Emmanuel pour cet échange. C’est ce genre d’initiative et le travail de vulgarisation fait par chacun de nous qui permet de sensibiliser progressivement les organisations sur le sujet de la souveraineté des données et des outils.

La route est longue mais la voie est libre.

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