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Mon interview de juillet 2021: Rencontre avec Thomas Fauré CEO de Whaller

Source: Whaller

Interview de Thomas Fauré CEO de Whaller, ce nouveau réseau social fait pour les communautés qui désirent communiquer tout en confidentialité (Entreprises, Associations, Familles…) un nouvel exemple de la richesse de notre écosystème numérique.

[Emmanuel M] : Bonjour Thomas, et tout d’abord merci pour m’accorder cet entretien. Pourriez-vous, nous brosser un tableau rapide de votre parcours ?

[Thomas Fauré] : Bonjour, tout d’abord deux mots sur mon parcours. Je suis sorti de l’école Centrale de Lille en 2006, et j’ai commencé chez Morpho du groupe Safran en tant qu’intégrateur logiciel/Chef de projet. Puis j’ai rejoint une petite structure plus agile, Polyconseil qui en fait appartenait au groupe Bolloré. A cette occasion j’ai travaillé sur le programme AutoLib, mais j’avais déjà démarré Whaller… J’ai voulu chercher des investisseurs pour Whaller, et j’ai eu la chance en 2013 de convaincre M. Bolloré lui-même. Whaller a donc été créé au sein du groupe Bolloré et est devenu une filiale du groupe jusque juin 2018. Date à laquelle j’ai racheté l’entreprise à Bolloré.

[EM] : Dans ma cartographie des solutions numériques françaises, Whaller a été classifiée dans les plateformes collaboratives. Est-ce juste, ou faut-il le mettre dans les réseaux sociaux pur et dur ?

[TF] : Il est vrai que l’ensemble des solutions tendent vers le concept de workplace. Whaller au départ est un réseau social, mais un réseau social cloisonné. Au fur et à mesure des années, notre solution a attiré de nombreuses entreprises et nous avons ajouté des outils collaboratifs. Donc Whaller est bien devenue une solution collaborative, mais sans perdre son ADN initial de réseau social qui protège les données et les utilisateurs.

On se définit donc comme une plateforme sociale et collaborative.

[EM] : Quelle est la palette des services offerts par Whaller de façon simple ?

[TF] : En premier nous sommes donc un réseau social, mais il y a beaucoup d’usages différents, qui vont du réseau social d’entreprise pur et dur avec des fonctionnalités de télécommunications et de partages, mais aussi des fonctionnalités collaboratives comme on peut retrouver chez Slack ou Teams, mais aussi des fonctionnalités de Réseau Social élargi et pas seulement d’entreprise.

[EM] : Dès la conception de Whaller on voit bien que ton souci a été la protection des données de tes utilisateurs, comment es-tu arrivé à cette sécurisation ?

[TF] : C’est effectivement une question que l’on me pose beaucoup, et je vais essayer d’y répondre clairement. Il y de mon point de vue, 3 aspects sur la sécurisation : un aspect juridique, un aspect technique et un aspect fonctionnel.

Sur l’aspect juridique, nous avons anticipé le RGPD, et qui va même plus loin. A titre d’exemple lorsqu’un utilisateur quitte la plateforme, il peut décider de soit tout supprimer, ou de « léguer » tous ses messages publics qui deviennent anonymes. C’est un exemple de comment nous avons réfléchi concrètement à la gestion des données utilisateurs.

Sur l’aspect technique, il y a des aspects de cybersécurité, plutôt que de longues descriptions, cela fait plus d’un an que nous travaillons sur la certification CSPN de l’ANSSI et nous sommes au bout du processus. En dehors de ces aspects cybersécurité de la solution elle-même, il y a des aspects d’architecture, et bien entendu le choix de l’hébergeur, et nous il s’agit d’OVHcloud avec son offre certifiée SecNumCloud par l’ANSSI.

Et le troisième aspect souvent oublié est l’aspect fonctionnel, autrement dit les fonctions de sécurité. Chez Whaller, la première fonction est l’étanchéité de nos sphères, les éléments d’une sphère ne peuvent pas aller dans une autre sphère. C’est ensuite la sécurité par « design », par exemple, l’envoi des messages n’est pas une icône seule ou un bouton « envoyer », mais un bouton où est explicité la sphère dans laquelle on publie le message.

L’ensemble de ces trois facteurs fait de Whaller la plateforme la plus sécurisée du marché.

[EM] : Peux-tu nous donner quelques chiffres clés sur Whaller ?

[TF] : Aujourd’hui Whaller c’est 500 000 utilisateurs, plus de 30 000 réseaux actifs. La plus grande plateforme sur Whaller rassemble jusque 100 000 utilisateurs.

2020 avec 1Millions d’euros de chiffre d’affaires, Whaller est devenu profitable, nous avons fait 60% de point de croissance en 2019, puis 2020. Ce qu’il faut comprendre que les 5 premières années ont été consacrées essentiellement à la R&D, et que la commercialisation de Whaller a démarré depuis un peu plus de deux ans.

Actuellement nous sommes 26 collaborateurs à Whaller, nous recrutons et visons un effectif de 50 personnes à fin d’année.

[EM] : Quel modèle économique pour Whaller ?

[TF] : Whaller repose sur un modèle Freemium. Vous pouvez vous inscrire gratuitement sur l’offre standard essentiellement un réseau social, et vous avez ensuite 3 offres professionnelles qui déverrouillent un certain nombre de fonctionnalités comme le collaboratif.

L’offre professionnelle d’entrée est de 3€ / utilisateur / mois. Nous avons une offre spécifique pour toutes les structures éducatives et associatives.

[EM] : L’éveil à la souveraineté numérique, a-t-elle un impact sur ton activité ?

[TF] : Sur le marché, nous avons constaté une très forte augmentation de trafic et d’inscription lors du premier confinement et jusqu’à la fin 2020. Nous avons eu un beau succès, où le ministère des Armées nous a choisi pour être sa plateforme de télétravail (avril 2020). Le fait que Whaller est une solution française et sécurisée a été sans nul doute parmi les critères essentiels du choix. Mais nous n’avons pas attendu 2020 pour la mise en avant de solutions souveraines même si la souveraineté n’est pas encore un enjeu majeur pour les décideurs.

Il faut noter que nous sommes confrontés à un envahissement de Microsoft avec un déploiement gratuit de Teams. Il s’agit clairement d’une agression commerciale patente qui va à l’encontre de l’ensemble des règles de concurrence qui devraient régir le droit européen.

[EM] : Y-a-t-il une vraie prise de conscience de l’ensemble de la population, à l’égard de l’enjeux sur nos données personnelles ?

[TF] : Effectivement il y a une accélération de la prise de conscience, avec probablement la fin d’une certaine naïveté sur le sujet. Nous sommes passé d’un concept qui était vu comme venant d’une partie de l’échiquier politique un peu restreint, vers une conception qui est de prendre conscience que la souveraineté, c’est la liberté.

Si l’on regarde les médias d’une façon générale, les sujets sur la souveraineté numérique, ou la protection des données, sont des sujets qui reviennent toutes les semaines voire plusieurs fois par semaine, ce qui n’était pas le cas avant. Je pense que cela devient un vrai phénomène de société qui sera un sujet des prochaines campagnes électorales.

[EM] : La souveraineté numérique est-elle un facteur moteur dans ton aventure ?

[TF] : Certainement, je reste persuadé que la souveraineté numérique n’est pas seulement un enjeu économique ou industriel, c’est également un enjeu culturel. Et les outils que nous développons portent en eux, par la façon dont ils sont développés en respectant les données des utilisateurs, cette culture française et européenne. C’est un enjeu majeur.

[EM] : Que penses-tu de la prise de position du gouvernement français sur un cloud de confiance et non plus souverain ?

[TF] : Il s’agit d’un aveu d’échec pour moi, c’est un drame pour notre écosystème numérique. Nous sommes dans un moment de « petite politique ». Nous ne pouvons pas tout attendre de l’Etat, il nous faut donc compter sur une mobilisation des décideurs. La mobilisation de ces décideurs principalement privés, mais aussi notre capacité à produire d’excellents produits nous permettront de lutter efficacement contre l’hégémonie américaine.

[EM] : Et la création d’un label « Cloud souverain / Solution souveraine », serait-ce un bon moyen de contrebalancer ce flop du « Cloud de Confiance » ?

[TF] : Ce label existe déjà et a été monté par la société PrivacyTech, il s’agit d’un label opéré en collaboration avec AFNOR. Whaller est la première société à avoir obtenu ce label. Il y a un autre label proposé par une agence Suisse (UBCOM) dirigée par un Français, qui s’appelle UBcyber et qui évalue les acteurs sur des critères principalement juridiques.

[EM] : En Europe et surtout en France, doit-on accepter l’impossibilité martelée par les lobbyistes des gafams, qu’on ne peut pas faire sans eux ?

[TF] : Ce que l’on peut faire, c’est comme eux, se battre sur le terrain. Il faut donc consacrer une part de son énergie aux Affaires Publiques… Il faut entretenir des relations avec le monde politique et leur faire part de stratégies différentes ou de nouveaux axes de réflexion. Il ne faut pas avoir peur de faire de la politique, dans le sens d’agir pour la cité, selon moi un entrepreneur ou un dirigeant peut revêtir ce rôle.

[EM] : J’ai l’impression que ce qu’il nous manque, pour voir l’émergence de solutions pérennes, c’est une sorte de ce que j’appellerais du « patriotisme numérique » de la part des moyennes et grandes entreprises françaises. Qu’en penses-tu ?

[TF] : c’est certain, il faut une prise de conscience. Aux Etats-Unis, la commande publique est en grand partie réservée, aux acteurs du numériques américains, et c’est normal. Il faut que l’on arrive à faire la même chose. Le système législatif est aussi bâti pour favoriser l’industrie américaine, à l’inverse de ce que l’on a en Europe ou en France.

[EM] : Oui, mais là on a un vrai problème, non ? L’Europe nous oblige à une ouverture « commerciale » pour éviter tout « protectionnisme » ?

[TF] : Oui, c’est vrai mais il faut agir, au niveau français et au niveau européen pour que cela change. Mais il faut aussi que l’on se mobilise tous, nous devons être acteur, sinon jamais rien ne bougera, chacun peu agir à son échelle. C’est-ce que j’essaie de faire à mon niveau.

[EM] : Est-ce que des fonds d’investissements souverains manquent aussi dans les éléments nécessaires à l’émergence d’acteurs solides et reconnus ?

[TF] : Dans les financements, démarrer n’est pas un sujet, et quand vous êtes une grosse entreprise avec une forte croissance ce n’en est pas un non plus. Le vrai problème c’est ce que l’on appelle la traversée de la vallée de la mort, « Death Valley » en anglais. C’est cette période où une entreprise ne fait pas assez de chiffre d’affaires, mais progresse tout de même. C’est-ce que j’ai moi-même traversé avec Whaller. C’est assez spécifique de la France, dans d’autres pays, notamment aux Etats-Unis, des systèmes existent. Toutes les phases d’évolution d’une entreprise sont couvertes, ce qui n’est pas le cas en France, il y a un trou dans la raquette sur cet investissement des phases précoces de développement, qui ne sont plus de l’amorçage.

[EM] : Est-ce qu’il manque donc des fonds d’investissements spécifiques, ou est-ce les grands groupes industriels français qui ne jouent pas un rôle de mentorat/mécénat de nos start-ups ?

[TF] : Non, pas tu tout, les responsables des achats ne veulent pas d’un produit non abouti et cela ne serait pas bon. C’est une question de fonds d’investissement ou de banque publique d’investissement avec une vision plus long terme. C’est-ce qui manque à l’heure actuelle. Cela commence cependant à apparaitre, par exemple le fond Raz (Fonds d’investissement à 99 ans).

Et pour un entrepreneur comme moi, qui ne souhaite pas être serial entrepreneur, c’est une vision qui permet de construire notre entreprise dans la durée.

[EM] : Justement, n’est-ce pas en contradiction avec le mode de fonctionnement intrinsèque des Start-up, faire la culbute le plus rapidement possible ?

[TF] : Effectivement il y a deux logiques, même si c’est une présentation binaire, à laquelle je souscris. Il y a effectivement beaucoup d’individualisme chez les « start-upeurs », c’est souvent le fondateur qui touche le gros lot. Mais il existe aussi des dirigeants qui veulent créer quelque chose de pérenne à léguer à leurs enfants, à la société. Et je pense qu’il faut un juste milieu entre ces deux attitudes. Si vous n’êtes que dans le modèle pérenne, vous ne vous mettez pas suffisamment en danger pour prendre de l’ampleur. Et le risque c’est de rester bloqué à une taille d’entreprise assez petite.

[EM] : On arrive à la fin de cet interview, quelle serait ta conclusion ?

[TF] : Mon mot de fin est assez facile, et je m’inspire d’un homme mort il y a deux cents ans, Napoléon qui a dit : « ce qui manque à la France aujourd’hui et ce que l’on doit retrouver c’est l’esprit de conquête ». Malheureusement aujourd’hui nous l’avons perdu notamment dans le domaine de software, et nous sommes soumis à l’économie et aux outils américains. Pourtant nous avons d’excellents ingénieurs, architectes techniques et designers… Notre souveraineté numérique, ne pourra se construire que par le retour de cet Esprit de Conquête, et surtout assumer, il faut arrêter de faire le dos rond…

[EM] : Je tiens à te remercier vivement pour cette interview qui a été riche et intense, et qui change du modèle de mes précédentes interviews. Il y a encore de nombreux sujets que nous aurions pu aborder et qui sait le seront lors d’une prochaine occasion. Encore merci, et très belle conclusion. Retrouvons notre esprit de conquête !

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