Close

Interview du mois d’avril avec François Bieber

Interview de François Bieber le patron et fondateur de Kwanko. Ses talents d’entrepreneur lui ont permis de bâtir une entreprise internationale dans le domaine du marketing digital, au savoir-faire reconnu. Nous allons aborder avec lui son histoire et abordé aussi le sujet de la Souveraineté Numérique.

 

[Emmanuel Mawet] :  Bonjour François, je suis enchanté que tu aies accepté de répondre à cette interview. Pourrais-tu nous présenter ton parcours d’entrepreneur en quelques traits majeurs ?

[François Bieber] : Bonjour Emmanuel. Merci pour ton invitation. Je n’ai pas toujours été entrepreneur, puisqu’après mes études d’ingénieur, je suis entré dans un cabinet de conseil en stratégie. J’y suis resté 8 ans pour rejoindre ensuite une banque pendant 3 ans. En 2003, mon envie de créer mon entreprise a été plus forte que tout. J’avais une idée liée à la data personnelle depuis 6-7 ans et je me suis lancé. Malheureusement, si le concept serait à la mode aujourd’hui, c’était trop tôt. Après quelques mois, nous avons pivoté avec mon associé pour se tourner vers le marketing digital à la performance. Nous avons lancé la plateforme NetAffiliation, devenue aujourd’hui Kwanko, en janvier 2004. Dès lors nous avons connu une croissance forte :

  • En 2008, nous commençons l’internationalisation de Kwanko
  • En 2011, nous gagnons le prix EY-Les échos de l’entreprise d’avenir
  • En 2012, nous faisons notre première acquisition avec le rachat de Swelen, une régie Mobile.
  • En 2014, nous prenons une participation dans EmailBidding.
  • En 2019, nous faisons une refonte complète de notre plateforme qui nous place parmi les meilleurs outils du marché.

Ce parcours s’est bien sûr fait avec des embuches, des échecs, mais nous reviendrons dessus. Je m’inspire toujours de cette citation, « le succès, c’est juste avoir plus de réussites que d’échecs.

[EM] :  Pourrais-tu nous décrire Kwanko, aujourd’hui en quelques chiffres clés ? Quelles sont les réalisations qui comptent le plus à tes yeux ?

[FB] : Aujourd’hui, Kwanko, c’est plus de 40 M€ de CA, plus de 140 collaborateurs et une présence dans de 8 pays. Il y a de nombreuses réalisations qui comptent à mes yeux, mais celle qui est la plus fondamentale pour moi, c’est le chemin parcouru avec tous les collaborateurs…

[EM] : Quelles sont tes ambitions pour les années à venir ?

[FB] : Nous sommes aujourd’hui dans une phase de mutation du marché. La combinaison de la Crise du Covid et les mutations qui en découlent, ainsi que les mutations technologique (GDPR, e-privacy, …) créent des opportunités. Pour Kwanko, c’est l’occasion de conquérir de nouveaux clients et de nouveaux marchés grâce aux investissement technologiques que nous avons fait. Notre ambition est donc de créer toujours plus de valeurs pour nos clients, grâce à notre savoir-faire et notre expertise. Nous sommes également face à un challenge de « concentration » de l’internet du fait des GAFA. Notre rôle est aussi d’aider de nombreux acteurs à émerger, face à ces poids lourds.

[EM] : Je suis oblige de te poser la question, la pandémie actuelle, quels impacts ?

[FB] : La pandémie a eu 2 effets :

  • Au tout début, un impact négatif. Face à la « surprise » de la crise, de nombreux client ont eu comme premier réflexe de stopper toute dépense. Les dépenses marketing sont souvent les premières impactées par ce type de décision.
  • 2 à 3 mois après le choc du confinement, nous avons eu (et avons toujours) l’impact positif de la crise. Bien évidemment, toutes les activités digitales ont explosé et cela nous a impacté positivement.

[EM] : Cette pandémie a mis en lumière certaines faiblesses de notre industrie et nous a fait prendre conscience de notre dépendance. Pour toi, est-ce que la souveraineté numérique est une question que tu t’es déjà posée ?

[FB] : pour moi, le sujet de la souveraineté numérique est un sujet politique, qui est brandi sur les plateaux télé. Comme souvent sur ces sujets, le discours est en « total décalage » avec la réalité. Je vais prendre 2 exemples :

  • La distorsion de taxation : Si je compare le traitement des GAFA / aux entreprises Françaises du Digital, il y a une différence de taxation qui est monstrueuse. Les GAFA ne paient quasiment pas d’impôt, alors que les acteurs français paient des impôts sur le CA et les bénéfices… Cela fait 20 ans que cela dure alors qu’il était très possible d’exiger que ces entreprises soient dans des conditions de concurrence équitable.
  • La distorsion de réglementation : Encore une fois, la France défavorise ses entreprises au profit des entreprises basées en Irlande…

 Donc pour moi le discours de souveraineté numérique aurait du sens si le politique faisait déjà son travail fondamental : réguler le fonctionnement du marché pour assurer des conditions de concurrence équitable. Aujourd’hui je constate que c’est malheureusement l’inverse : être une entreprise française dans le digital (et surement dans de nombreux autres domaines) est un handicap… Les français devraient être fiers de leurs entreprises car elles arrivent à être compétitives, à contribuer au fonctionnement du pays, alors que l’état leur créée régulièrement de nouveaux handicaps.

[EM] : Pour toi, la question de la souveraineté de tes solutions d’hébergement est-elle une problématique importante ou qui pourrait devenir à terme importante ?

[FB] : La question de l’hébergement est effectivement plus un sujet de souveraineté, mais principalement du fait des lois de certains pays, notamment, les USA. Cela concerne 2 aspects, la protection des données et la notion d’extra-territorialité. Là encore, il s’agit d’une question de régulation par le politique. Le cas Alstom est un cas d’école de l’usage de l’arme « juridique » dans la guerre économique. Tant que l’Europe n’arrivera pas à comprendre que les mutations économiques mondiales s’appuient sur des rapports de forces, et que par conséquent, il faut savoir être fort pour préserver le bon fonctionnement des règles de marché. Si on regarde le domaine du digital, on peut voir que les USA, la Chine et l’URSS ont des acteurs capables de jouer dans la compétition mondiale. L’Europe n’a pas été capable de réguler le fonctionnement de son propre marché, face aux distorsions de concurrence. Au contraire, elle a mis en place des lois qui affaiblissent ses meilleures entreprises : Il n’y qu’à voir l’impact de la GDPR sur une des entreprises emblématiques du secteur, Criteo.

[EM] : Sur cet aspect de la souveraineté numérique, on se focalise souvent beaucoup sur les données. L’Europe avant d’y répondre techniquement, a mis en place le RGPD, quel a été l’impact de sa mise en application ?

[FB] : Comme souvent dans ce domaine, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Le RGPD est au niveau mondial une avancée, qui a d’ailleurs été pris comme modèle par d’autres pays (le Brésil par exemple). Il y a de nombreux éléments qui sont un vrai progrès, j’en citerai 2 :

  • La co-responsabilité : la notion de responsable de traitement a obligé les donneurs d’ordre à se comporter de façon responsable. Comme souvent sur un marché « nouveau », il y a des acteurs qui flirtent avec la loi (spam, par exemple) et cela a permis un assainissement des choses.
  • La protection du consommateur sur l’usage de la data : il y avait sur ce sujet clairement des abus et une situation qui avait besoin d’être régulée.

Ensuite, lorsque je dis que l’enfer est pavé de bonnes intentions, c’est qu’il y a la loi et son application. Sur le Spam, par exemple, la Cnil ne fait pas son travail. En revanche, elle va aller sanctionner des entreprises sur des points d’interprétation qui sont très litigieux, mais dès lors la réputation de l’entreprise est ternie.

Je pense que l’enjeux n’est pas tant législatif que de l’ordre de la conception et de l’application de la loi. En Allemagne par exemple, il y a une concertation entre l’état et les entreprises pour mesurer les conséquences (positives comme négative) de façon à ce que le politique impacte positivement l’économie.

[EM] : Depuis l’été dernier, une décision de la Cour de Justice de l’Union Européenne (CJUE), a remis en cause le Privacy Shield, et met à mal l’échange de données avec les Etats-Unis, quels sont les impacts que tu voies ?

[FB] : Comme toujours, on est très bon en Europe et en France en particulier, pour se mettre des contraintes/ exigences qui ne s’appliquent qu’aux entreprises Européennes ou Française, mais pas aux concurrents internationaux. Le Privacy Shield allait dans le bon sens et du coup, cela manque de cohérence.

[EM] : Cette prise de conscience des enjeux se traduit notamment par l’organisation en collectif de plusieurs acteurs du numérique français, PlayFrance.Digital. Que penses-tu de cette initiative ?

[FB] : Je pense que ces collectifs vont dans le bon sens et sont utiles. Le problème de fond, c’est le rôle des Régulateurs français et Européens, qui n’ont pas compris 2 choses : leur rôle est d’assurer le bon fonctionnement du marché européen et de faire en sorte que l’économie européenne se développe. Jusqu’à maintenant, le régulateur a « offert » un accès plus favorable aux acteurs internationaux, qu’aux acteurs européens. L’exemple de la domination des des GAFA en Europe est caractéristique : ils ont fait leur job pour construire un monopole et tuer la concurrence, ils ont bénéficié de taux d’imposition plus favorables que leurs concurrents européens et d’une absence totale de régulation par les autorités… Résultat, alors que l’Europe foisonne de start-up et de scale-up, aucun champion ne peut émerger… Et lorsqu’une entreprise a le potentiel pour émerger, soit elle se fait racheter, soit le régulateur fait en sorte de lui couper l’herbe sous le pied.

[EM] : Nous arrivons à la fin de cet entretien, quelle serait la conclusion que tu souhaiterais apporter ?

[FB] : Tout d’abord, je voudrai te remercier pour cette invitation. Et pour conclure, il me parait important de mentionner que l’Europe dispose de nombreuses forces dans le domaine du Digital, d’une créativité extraordinaire, raison pour laquelle je reste fondamentalement optimiste. Il y a des cycles dans le digital et j’espère que les prochaines années permettront l’émergence d’acteurs fortement créateurs de valeur.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Leave a comment
scroll to top